traditions gasconnes

Les AGUILHONÈS

Les AGUILHONÈS
Vieilles coutumes de Noël en Gascogne
( texte des années 1900-1910 de Léopold Médan)

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En Gascogne, plusieurs soirs avant les fêtes de Noël, les jeunes gens couraient de porte en porte quêter,
à travers les paroisses, de la farine, des oeufs, du lard et de l'argent. On les appelait les AGUILHONÈS, 
du nom du refrain qu'ils entonnaient devant les maisons. L'ait était celui de l'hymne de Noël; quant aux paroles,
curieusement mêlées de gascon et de français déforme, elles comportent un salut aux gens de la maison, 
de bons souhaits, une demande d'étrennes et, s'il y a lieu, des remerciements ou des injures.
Le thème se prête aux plus riches improvisations : le nombre des variantes est considérable.

" Ribès, ribès, sount arribès
Sur la porte d'un chivaliè
Ou d'un baroun.
L'Aguilhonè
Ni faut sonnè
Aus coupagnou !

Cette quête des jeunes gens est remplacée en Chalosse et en Béarn, par des quêtes d'enfants,
à jour et heure fixes. La veille de Noël, tout ce petit monde était sur pied à la première heure,
et partout où un enfant était né depuis la Noël dernière, on voyait le groupe entier s'arrêter,
un petit panier ou un petit sac à la main. Des cris s'élevaient et des invocations à la fumée,
cette sauvegarde infaillible contre les esprits mauvais et les maléfices qui planent dans l'ombre
des berceaux. Les gais lurons demandaient l'étrenne en retour et c'étaient de vraies disputes des jeunes coqs, lorsque le maître de la maison leur jetait à poignées, châtaignes, pommes ou noix.
Le butin cueilli à l'ergarrapéte, on courait ailleurs, non sans remercier les hôtes généreux ou sans
maudire les avares. On souhaitait la vie aux enfants des premiers, la mort à ceux des seconds, 
sans compter qu'une grêle des pierres s'abattait sur leurs volets. Le désordre était tel, parfois, que les autorités locales devaient s'en mêler; c'est ainsi que l'usage fur interdit à Orthez en 1874.
On l'appelait dans cette ville le Piquehòu, comme à Oloron. 
Ailleurs, c'était las Nadabes, commeà Préchacq-Josbaig. La quête se faisait le soir et non le matin à Sauveterre et portait le nom de Belhote : les formiles étaient sensiblement les mêmes. On criait : 
<< Picahòu! Hòu! Hòu >>,

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à oloron:

" Ahum! Ahum! Ahum!
Hiu! Hau!
Eres iroles de Nadau!
Ahumilhes! Ahumalhes!
Poumes y castagnes!
Bouharoc, coc! coc!
Poumes y esquilhots! "

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La Chalosse avait pour refrain :

Pihòu! Hòu! Hèou!
Pique-palhe, pique-hyen!
Las iroles que hèn beun!

Sans qu'il y eut de quête, les enfants d'Avezac-Prat disaient tout le long de la journée :
Arri!, arri ara sau,
Que mayti sera Nadau!
Le même jour, à l'entrée de la nuit, en Chalosse, comme pour la Saint-Jean, s'allument des feux de joie, des Halhes, et les petits quêteurs de la matinée courent, avec des torches au bout de grandes
perches en criant :
La halha de Nadau!
La tripe au pau,
Lou porc au salin!
Couratge besin!

Partout, à ce moment là, on dispose dans l'âtre, la bûche sacrée de Noël, lou souquet de Nadau,
lou souc, lou catsau, ce que les Provençaux appelent le cachafio. On l'a mise de côté de longue date.
Massive et bien sèche, elle brûlera toute la nuit.
Il existe à Labastide -du-Sérou un usage particulier: c'est le repas maigre qui précède la veillée,
la neyt de l'afart, repas d'importance dont le menu traditionnel consiste en salade de céleri mêlé
de betterave, en morue à la sauce blanche avec oeufs durs, le tout dans du lait. Le premier servi
est le plus jeune de la maison. Noël c'est la fête de l'enfance. Au plus jeune encore, ce jour-là,
revient d'allumer la lampe.
On veillait ensuite au coin du feu jusqu'à l'heure de messe. En Béarn, on passait le temps à faire
griller des châtaignes, las iroles, souvent celles-là même que les gamins avaient rapportées du
piquehòu et dont ils étaient très fiers. On buvait là-dessus. On riait et l'on chantait :
Cantém Nadau, maynades,
Cantém Nadau au cor dou huec.
Minyèm quauques castagnes
E beniam bèt goutèt!
A minuit, tour le monde est à l'église. Les jeunes gens de l'aguilhoné offrent, du produit de leur
quête, de vraies montagnes de pain bénit dont ils font les honneurs. Dans la vallée d'Oueil,
les plus riches portent un beau pain de blé pétri de lait et d'oeufs et marqué d'une petite étoile
d'anis; la maîtresse de maison l'offre, à l'église; c'est l'Auherta de Nadau.
Le pain bénit de ce jour, dans la vallée d'Aure, a été donné par les bergers qui en conservent avec soin
un croûton. Il y a trente ans encore, dans la vallée d'Oueil, chaque enfant entrait à l'église avec une vessie bien gonflée qu'il faisait éclater sous son bras ou sous ses pieds en gagnant sa place.
L'église est ornée avec soin. Dans une chapelle ou dans le sanctuaire s'élève un petit monument
figurant l'étable de Bethléem. Les anciennes crèches sont des plus curieuses. Elles nous viennent 
de la même inspiration que les noëls. Par un charmanr anachronisme, leurs personnages de bois
sculpté et peint, bien supérieurs aux banales figures en plâtre de nos jours, semblent des revenants
d'un autre siècle. Voyez, à la vieille cathédrale Sainte-Marie d'Oloron, ces marquis à la perruque
en cagotan, ces bonnes femmes du peuple et surtout ces bergers ossalois aux long cheveux,
à la veste rouge, au guêtres blanches et dont le sabots ronds sonnaient encore tout à l'heure
sur les cailloux, comme dans le noël:
Touts lous pastous
Cabbat las mountagnes
y dap lous esclops
Qu'en fasen clic, clac, cloc,
Clic, clac, cloc, clic, clac, cloc.
Qu'n fasen clic, clac, cloc!
Durant la messe, on chantait des noëls, on représentait le Mystère du jour. Les bergers de la vallée
d'Aure assistaient en cape à l'office : n'était-ce pas aussi leur fête ?
A Arrens, dans la vallée d'Azun, le plus considéré d'entre eux portait dans ses bras un agneau
enrubanné que le prêtre bénissait devant l'autel.
L'heure de minuit était solennelle. Les gens d'Oueil croyaient que les féed descendaient à ca moment
par la cheminée qui, avant de partir à la messe, avait laissé les tisons en désordre sur le foyer ;
qu'une fée y trébuchat et la pauvre femme mourrait avec la dernière étincelle de ses bûches.
La croyance générale, en Gascogne, était qu'à ce moment reparaissaient les trésors cachés.
On croyait aussi que les animaux parlaient entre eux, en souvenir du boeuf et de l'âne de la crêche.
Malheur à l'imprudent qui irait aux écoutes! il mourrait à l'instant même.
La landais vous raconterons l'histoire de ce paysan de Gaillères à qui le châtiment ne manqua pas.
Il attendait dans l'étable. Minuit sonne. Le boeuf de droite appelle le boeuf de gauche :

- << Hòu, Bouet, - Hèou, Martin.
- Que haram-nous douman matin?
Que pourteram le boè au clot.>>
E lou boè que mouri sou cop.

 

Au retour de la messe, dans la cuisine bien chaude, à lieu le réveillon, lou ressoupa.
La daube est le plat de résistance. La vallée d'Aure préfère le boudin arrosé de bon vin blanc.
Le gâteaux sont de la partie. Plusieurs de ces vieilles coutumes sont en train de disparaître.
L'aguilhonè ne s'entend presque plus. Le piquehòu, interdit à Orthez, se perd à Oloron et
dans la région avoisinante. Seuls, les vieux noëls du terroir, un instant menacés, se relèvent
sous l'effort félibréen et régionaliste.
Noël reste cependant une fête aimée, un beau jour. Dans la poésie profonde de cette nuit, se complait l'âme populaire. Volontiers, avec le joli noël d'Ossau, la Gascogne entière chante:

Noeyt de salut
Be n'ès dounc tu proubide
De luts e d'esplandou!
Au Rey badut
Tant que preste l'audide
Y que da l'escaride
T'a lauda sa grandou!

( Léopold Médan