Les Gascons et les Basques médiévaux : liens et différences

 

Genèse et évolution du peuple gascon du haut Moyen âge au XVIIe siècle

Guilhem Pépin

Les Gascons et les Basques médiévaux : liens et différences

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Fond gascon celte 2

Un problème terminologique se pose au sujet de la signification de ce nouveau nom. Comment doit-on traduire les mots latins Wascones19 et Wasconia20 ? Par Basques et Pays Basque ou par Gascons et Gascogne ? Il est en fait totalement impossible au haut Moyen-Age de distinguer dans les sources des Basques et des Gascons. Il faut donc choisir, comme beaucoup d’historiens l’ont fait, les termes de Vascons et de Vasconie, véritables décalques du latin. La distinction entre Basques21 et Gascons n’est clairement faite dans les textes qu’à partir du XIe siècle22 . Des recherches récentes tendent à prouver que le gascon – du latin comportant un substrat basque – existait déjà au VIe siècle ap. J-C23. Au XIe siècle, la limite linguistique entre le gascon et le basque suivait dans les grandes lignes celles des XIXe-XXe siècles, même si quelques zones « frontalières » qui étaient gasconophones lors des deux derniers siècles (ex : Guiche et les alentours de la future bastide d’Hastingues), devaient être alors bascophones. Dans l’état actuel de nos connaissances, il est absolument impossible de connaître et donc de décrire les modalités du passage du basque au gascon et la progression spatiale de ce dernier face au basque entre le VIe et le XIe siècle.

  • 24 Pérez Agorreta (M. J.), Los Vascones : el poblamiento en época romana, Pampelune, 1986.
  • 25 Voir Larrea (J. J.), La Navarre du IVe au XIIe siècle, Paris-Bruxelles, 1998, p. 131 : « Au Moyen  (...)
  • 26 Jusqu’au XIe siècle, époque de l’apparition des langues vulgaires romanes dans les écrits, nous ne (...)
  • 27 L’auteur poitevin du cinquième livre du Codex Calixtinus, improprement appelé de nos jours guide du (...)

8Il faut maintenant préciser ce que l’on entendait par Basques aux XIe et XIIesiècles. Les Vascones originaux provenaient essentiellement de la future Navarre et de l’ouest du futur Aragon24, mais l’expansion en Novempopulanie (fin VIe – VIIe siècle) avait également étendu ce vocable aux habitants de cette dernière province. Un phénomène quelque peu parallèle à la perte du nom « aquitain » par les Aquitains originaux s’était ensuite passé dans la Vasconia originelle (Navarre et ouest de l’Aragon) : aux XIe et XIIe siècles les Vascons originaux avaient cessé d’employer le terme de « vascon » pour se désigner en tant que peuple. Désormais pour eux, les Vascons étaient le peuple qui habitait le duché de Vasconia outre- Pyrénées, soit le duché de Gascogne (IXe-XIesiècle)25 . C’est au sein de cet ensemble politique que la différence de langue distingua les Gascons des Basques à partir du nom commun latin Wascones (ou Vascones)26 , si bien que l’on différenciait au XIe siècle une Gasconia et une Basconia, qui étaient toutes deux réunies au sein du duché-comté de Wasconia ou Vasconia27.

  • 28 Larrea, ibid., p. 133 : « Par ailleurs, si les habitants — ou les dirigeants — de la vieille Novemp (...)
  • 29 Ainsi le Poitevin auteur du Livre V du Codex Calixtinus le reconnaissait dans Le guide du Pèlerin(...)
  • 30 Le royaume de Pampelune, appelé déjà populairement « de Navarre », ne devint officiellement « royau (...)
  • 31 Andere Auria Acenariz de la localité d’Olza (située à l’ouest de Pampelune, à proximité) donna en 1 (...)
  • 32 En basque moderne, il existe les noms « Euskaldun » ou « Euskalduna » (le nom varie selon les régio (...)

9Donc, aux XIe–XIIe siècles, les Basques en tant que peuple, étaient seulement constitués des populations bascophones appartenant à l’entité politique nommée duché de Vasconia, soit celles peuplant le Labourd, la future Basse-Navarre et la Soule28. Au niveau linguistique, tout le monde reconnaissait que ces Basques partageaient la langue basque avec la grande majorité des Navarrais qui habitaient au sud des Pyrénées29. Mais la distinction, commune à l’époque, entre Basques et Navarrais provenait d’un phénomène politico-institutionnel et non d’un phénomène linguistico-culturel. Les Navarrais avaient perdu, semble-t-il, leurs noms originels de « Vascons » parce que leur entité politique fut désignée par eux comme « royaume de Pampelune » puis « royaume de Navarre »30, et jamais comme « royaume de Vasconie » ou « royaume des Vascons ». Le Guipuscoa, l’Alava et la Biscaye, bien qu’aussi peuplés de bascophones, connaissaient alors le même phénomène : ses habitants se désignaient comme Guipuscoans, Alavais et Biscayens. Il semble toutefois que les bascophones de ces régions étaient toujours désignés à l’occasion comme des Bascones, comme en 1085 ceux de la région située à l’ouest de Pampelune31 , mais cette dénomination ne concernait plus que les seuls locuteurs de basque32 et non l’ensemble de la population.

  • 33 In Archivo general de Navarra (1349-1387). II. Documentacion real de Carlos II (1362-1363), éd. Rui (...)
  • 34 López de Ayala (P.), « Crónica del rey Don Enrique segundo de Castilla » in « Crónica de los reyes (...)
  • 35 Ou tierra d’Ayllent PuertosAillient Puertos ou Aillend Puertos suivant les documents. Cela donner (...)
  • 36 Les « ports » étant les passages traversant des cols dans les Pyrénées.
  • 37 Voir Herreros Lopetegui (S.), Las tierras navarras de Ultrapuertos (siglos XII-XVI), Pampelune, 199 (...)
  • 38 Cette dénomination existait déjà au XIIe siècle (av. 1134) en latin puisque l’auteur poitevin du li (...)
  • 39 La première mention de ce nom de « Basse-Navarre » date de 1577. Sa première utilisation dans la Na (...)
  • 40 Le duc d’Albe envahit la Navarre en 1512 pour le compte du roi Ferdinand le Catholique, mais il lai (...)

10Le Labourd et la Soule resteront institutionnellement attachés à la Gascogne jusqu’en 1789, mais ce ne fut pas le cas de la région autour de St- Jean-Pied-de-Port et de St-Palais qui fut annexée au royaume de Navarre à l’extrême fin du XIIe siècle (à partir de 1189-1194) et au début du XIIIe siècle. Pourtant le roi de Navarre Charles II précisait encore en 1363 qu’il était allé en février 1362 « en Gascogne » quand il s’était rendu uniquement à Saint-Jean-Pied-de-Port33. Pedro López de Ayala plaçait également cette dernière ville en Gascogne dans sa chronique sur Henri II de Castille34 . Cette aire fut désignée régulièrement par les Navarrais en tant que tierra d’Ayllend Puertos35, qui fut également appelé surtout à partir du XVe siècle la tierra d’Ultra-Puertos (la terre d’Outre-Ports36). Aux XVe et XVIe siècles, les Navarrais qualifièrent cette même région du nom populaire de tierra de Bascos (ou de Vascos), en abrégé Bascos, soit la « terre des Basques »37, expression également appliquée régulièrement par les Gascons dès la seconde moitié du XIVe siècle pour ce même espace groupé avec le Labourd et la Soule (terra de Bascos)38 . Le nom de Basse-Navarre39 ne se substitua à celui de « terre d’Outre-Ports » qu’assez longtemps (1577) après la conquête de la Navarre localisée au sud des Pyrénées par les troupes castillanes et aragonaises (en 1512)40, mais cette aire fut dénommée d’abord royaume de Navarra deça ports puisque vue dorénavant du Béarn et non de la Haute-Navarre. Pour terminer sur ce point, il faut remarquer que les Gascons se sont définis comme tels non pas uniquement à cause de leur langue (le gascon) mais aussi et surtout à cause de leur appartenance politique pluriséculaire au duché-comté de Vasconia. Cela nous montre que les faits politico-institutionnels primaient le plus souvent sur les faits linguistico-culturels pour engendrer l’identité d’un peuple médiéval

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